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Des institutions démocratiques robustes, un champ politique structuré, ancien et pacifié, et une acclimatation générale au système représentatif : nos sociétés ont atteint un tel niveau de maturité que les velléités de violence politique devraient se circonscrire aux cénacles marginaux de la subversion poétique. Or, ces dernières années, la violence politique, sous divers aspects, a gagné en légitimité, si bien qu’elle tend à apparaître comme le principal instrument d’intermédiation des rapports entre l’État et les citoyens.


La légitimation de la violence politique, pour et contre l’État


Si l’on reconstitue la trame des événements, il semble que l’État soit le premier à avoir franchi le pas ; la multiplication des mouvements sociaux, leurs objectifs et leur « gestion politique » en témoignent au premier chef. Le mouvement des Gilets Jaunes a traduit la colère d’une frange paupérisée de la population contre la violence fiscale et, bien vite institutionnelle de l’État, accusé de rompre avec le principe d’équité et d’égalité devant l’impôt et de perpétuer un ordre politique concentré entre les mains d’une classe restreinte et privilégiée. Les manifestations contre la réforme des retraites, quant à elles, pointaient sa violence sociale et idéologique, son inclination néo-managériale, sa prédilection pour quelques intérêts privés bien choisis. Le mouvement Black Lives Matter et ses déclinaisons nationales fustigeaient, eux, la politique raciste de l’État, sa violence policière, sa brutalité coloniale et disciplinaire. Tous, enfin, à quelque degré, ont dénoncé la dénaturation de la démocratie et sa capture oligarchique.


Toutes ces formes de violence ne sont pas une création récente, mais elles gagnent en visibilité. En témoigne la gestion « politique » – faudrait-il dire managériale ? – de la crise sanitaire, marquée par un recul substantiel des libertés de (presque) toute la population, par une série de mesures inédites, dont le confinement et le couvre-feu à 18 heures : même les témoins de la guerre d’Algérie et de l’Occupation n’avaient subi de telles restrictions.


Ce « trou » dans la chaîne signifiante de notre quotidienneté (Lacan), marqué par des « barrières » sociales mais surtout un retrait infra-social (l’ermitage familial), a mis au jour l’un des aspects fondamentaux de la nature de l’État, à savoir la concrétion politico-institutionnelle d’un système de rapports de force à l’avantage d’une grappe élitaire qui « monopolise les moyens de la violence physique et symbolique » (Bourdieu). Un monopole sans partage qui, depuis les années 1970 et l’explosion du compromis fordiste, témoigne d’une propension toujours plus faible aux concessions.


La capacité de changement politique, comprise comme la réunion des conditions de retournement de ce rapport de force par la voie légale, a déserté le camp des « sujets » – on n’ose plus dire « des citoyens ». La voie électorale elle-même semble barrée, tant la restructuration du système partisan autour du clivage « repli sur/dépassement de la nation » et ses déclinaisons (souverainisme/européisme, protectionnisme/mondialisation, laïcité/multiculturalisme…) ne laisse plus voix au chapitre qu’à deux forces politiques (néolibéraux et nationalistes), qui accaparent l’attention publique et médiatique autour de la « question nationale » (Gilles Richard), sans qu’aucune autre question ne puisse aspirer à cette place dans le débat public. Pour s’en convaincre, il suffit de mesurer le temps d’antenne accordé aux « enjeux » d’immigration et d’islam et de le comparer au traitement des mouvements sociaux et de leurs revendications.


De sorte que la simple mise sur le devant de la scène publique d’enjeux concurrents n’a pu émerger, et à quel prix !, que par la mobilisation d’un répertoire collectif illégaliste ; pour le dire autrement, par la violence politique populaire, soit la subversion des canaux étatiquement légitimés de la contestation : manifestations non déclarées, attaques physiques de policiers, dégradations de permanences parlementaires, prise en otages de dirigeants d’entreprise, jusqu’à la tentative de « marcher sur l’Élysée », début décembre 2018.


La montée en légitimité de la violence politique, sur son versant populaire, se nourrit de la conviction toujours plus diffuse que les institutions sont cadenassées, que les représentants sont sourds aux attentes citoyennes, et que l’information et l’accès à l’espace public sont filtrés par une poignée de milliardaires proches des autorités politiques ; bref, que les instruments d’intermédiation traditionnels des rapports ente l’État et les citoyens ne remplissent plus leur fonction. Dans ces conditions, le légalisme perd peu à peu ses adeptes. Quand la loi, en effet, symbole par excellence de l’ordre rationnel républicain, n’est plus même respectée par ceux qui la font et l’imposent, c’est tout l’édifice politique qui risque de trébucher et de laisser place au pur affrontement des corps. En devenant l’instrument d’intermédiation le plus visible entre les autorités politiques et les citoyens, la violence politique de l’État a enclenché un processus de brutalisation de la société dont l’effet déjà notable est la mort symbolique du système représentatif dans sa version libérale.


« Violent », arme de disqualification massive


Il s’agit là d’un retournement historique car, si la violence politique apparaît désormais comme un recours envisageable, justifiable d’un point de vue strictement pragmatique pour remédier aux maux de la cité, elle a toujours été appliquée tel un stigmate sur les classes populaires, valant l’anathème à ses contempteurs les plus frileux.


En effet, accoler à quiconque l’étiquette « violent » revient à employer une arme de disqualification massive. Les médias grand public, leurs propriétaires, leurs experts adoubés et leur cercle de sociabilité politique renvoient allègrement à la masse contestataire l’image de sa propre violence, qu’ils projettent sur nos écrans à grand renfort de jingles dramatiques et de « plateaux spéciaux ». Leurs reporters captent et retransmettent en direct la moindre étincelle, la bousculade la plus anodine et la première poubelle enflammée comme autant de signaux annonciateurs d’une conflagration généralisée. Un jet de pierre et c’est la République qui est menacée.


Passé les épisodes de protestation paroxystiques, une toile de fond discursive, alimentée par une presse unanime, tapisse la représentation commune de ces insurgés. Par métonymie, on les assimilera aux « quartiers », volontiers renvoyés à des « zones de non-droit », où la délinquance érigée en mafia supplée au retrait de l’Éta