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L’Iran, Pièce Centrale de l’Échiquier Géopolitique Mondial

Le « pivot vers l’Asie » contrarié d’un Gulliver ensablé au Moyen-Orient

Alors que la nouvelle Administration de Joe Biden a manifesté son souhait de relancer les négociations sur le nucléaire iranien afin de restaurer le JCPOA (Comprehensive Plan of Action)/PAGC (« Plan d’action global commun ») - signé le 14 juillet 2015 et dont était sorti unilatéralement l’ancien président Donald Trump -, il semble difficile de totalement dissocier cette problématique, en apparence techniquement circonscrite au seul registre nucléaire, d’une problématique beaucoup plus large renvoyant au défi stratégique que représente désormais la Chine pour les Etats-Unis. Et ce, quelle que soient d’ailleurs les Administrations considérées, de celle de Barack Obama, initiateur du fameux « pivot vers l’Asie » à l’actuelle Administration de Joe Biden, en passant par la disruptive Administration de Donald Trump qui est paradoxalement peut-être le premier président à avoir décidé d’entrer en confrontation directe avec le « dragon chinois ». Or, la Chine se trouve être le principal partenaire commercial de la République islamique d’Iran qui regarde de plus en plus vers l’Est en cherchant à s’extraire de l’ornière dans laquelle elle se trouve du fait de la politique de « pression maximale » édictée par l’ancien président Donald Trump, même si le nouveau président Joe Biden se veut en rupture avec cette stratégie qui s’est avérée contre-productive puisqu’elle conduit l’Iran à se soustraire à ses obligations induites par le JCPOA, à relancer l’enrichissement et à se rapprocher potentiellement de la bombe.


Le défi moyen-oriental de Joe Biden posé par la problématique nucléaire iranienne

Plus encore qu’en 2015, les Etats-Unis considèrent désormais que ce n’est pas seulement la question nucléaire iranienne et ses attendus périphériques en termes de prolifération balistique et de stabilité régionale qui est posée mais également la question du leadership des Etats-Unis au Moyen-Orient par rapport à un rival stratégique qui n’est plus aujourd’hui la Russie, comme lors de la Guerre froide, mais bien plutôt la Chine dans le cadre d’une nouvelle Guerre froide revisitée. Avant même le mandat de Donald Trump (2017-2021), les Etats-Unis semblaient enclins à se retirer partiellement du Moyen-Orient pour opérer ce fameux « pivot » vers l’Asie esquissé par Barack Obama dès son premier mandat (2009-2012). On peut rappeler qu’il est le premier président à être né dans l’archipel d’Hawaii, 50ème Etat de l’Union. Hawaii est d’ailleurs le dernier à avoir été admis dans l’Union en 1959 et qu’il favorise par sa situation géographique une forme de tropisme américain pour le Pacifique. Or, il y a comme un dilemme pour les Etats-Unis. En effet, la géopolitique ayant horreur du vide à l’instar de la physique, ils sont conscients que s’ils se retirent de la région de manière trop prononcée, cela risque d’offrir une fenêtre d’opportunité inespérée à leur rival stratégique, à savoir la Chine, officiellement désigné dans la « stratégie de défense nationale » américaine de janvier 2018 comme principal « adversaire ». En réalité, pour Washington, la question iranienne n’est pas dissociable aujourd’hui de la question de la gestion stratégique du défi chinois et ce, d’autant moins que Téhéran a annoncé, l’été dernier, la signature d’un accord sur 25 ans, finalisé le 27 mars 2021, d’un « partenariat stratégique » avec Pékin aux attendus problématiques pour Washington.


Faire tout pour empêcher que l’Iran ne « passe à l’Est »

Le fait que l’Iran puisse « passer à l’Est » dans le cadre d’une nouvelle Guerre froide constitue un problème majeur pour les États-Unis, quelle que soit leur Administration, et explique assez largement la nouvelle stratégie développée par le président Joe Biden et son Secrétaire d’Etat Antony Blinken. Il s’agit de la prise en considération de cette variable iranienne justement dans tous ses attendus en tenant compte simultanément des intérêts contradictoires de ses alliés et partenaires dans la région que sont Israël et les pétro-monarchies. Et l’Iran de se retrouver désormais dans une situation qui constitue l’expression même de sa constante ambivalence vis-à-vis de ce que « représente » dans la psyché iranienne l’Occident en général, siège des « puissances de l’arrogance » (Estekbar jahani), et les Etats-Unis en particulier stigmatisés comme le « Grand Satan » (Sheitan-e Bozorg) américain dès l’avènement de la République islamique. Cette psyché iranienne oscille historiquement entre la qualification d’une pathologie appelée L’Occidentalite [en persan, gharbzadegui] selon le titre d’un livre édité en 1962 de Jalal Al-e Ahmad, intellectuel iranien francophone et anti-impérialiste - un titre aussi parfois traduit par « ouestoxication » - et le rêve d’Occident qui caractérise aujourd’hui plus que jamais une certaine jeunesse iranienne avide de modernité et aspirant à l’Occident. Au point parfois d’aller jusqu’à revendiquer l’American way of life en portant un T-shirt avec l’imprimé I heart America, ainsi que des visas pour en bénéficier. Intéressant à cet égard est le titre volontairement provocateur donné à un article en date du 27 août 2019 de la chaine iranienne officielle PressTV : « L’Occident a-t-il à jamais perdu l’Iran ? ». L’article faisait déjà référence à une coopération irano-chinoise renforcée : « L’étape chinoise de la tournée asiatique de Zarif et surtout l’annonce de ce plan de coopération échelonné sur une longue période de 25 ans interviennent au plus fort d’une campagne médiatique occidentale autour d’une possible ouverture du dialogue entre l’Iran et les Etats-Unis. Lors d’une cérémonie [le 27 août 2019], le président iranien Hassan Rohani avait réitéré la position de principe de la République islamique d’Iran qui consiste à refuser tout dialogue sous sanctions avec les Américains. A Pékin, l’Iran a tenu donc à confirmer son adhésion définitive à l’Est [souligné par l’auteur]. Un tweet en chinois du ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif - qui fut le négociateur de l’accord du JCPOA du 14 juillet 2015, lequel accord avait temporairement permis une ouverture à l’Ouest pour relancer l’économie -, en dit long sur cette adhésion : ‘J’ai eu un long et constructif dialogue avec mon ami Wang Yi. On a évoqué les questions bilatérales, régionales et internationales. Je lui ai proposé une feuille de route qui s’étale sur 25 ans et qui renforce des coopérations stratégiques élargies de part et d’autre avec en toile de fond un rôle plus actif dans le cadre de l’initiative ‘Ceinture et Route’ [Belt and Road Initiative, NDA] ». Une « feuille de route » qui vient précisément de trouver sa concrétisation le 27 mars 2021 avec la signature spectaculaire d’un « Partenariat stratégique global sino-iranien/Sino-Iranian Comprehensive Strategic Partnership de long terme entre les deux pays en « comportant des clauses politiques, stratégiques et économiques » et ce, pour « vingt-cinq ans de coopération » entre l’Iran et la Chine. Son existence avait été révélée par le quotidien américain The New York Times dans un article en date du 11 juillet 2020 qui faisait état de ce nouveau partenariat dans un protocole d’accord de 18 pages qui étendrait considérablement la présence chinoise dans les banques, les télécommunications, les ports, les chemins de fer et des dizaines d’autres projets. Le document décrirait également l’approfondissement de la coopération militaire, permettant potentiellement à la Chine - adepte du « jeu de go » dont le but est de contrôler le plan de jeu en y établissant des « territoires » : les pierres encerclées deviennent des « prisonniers », le gagnant étant le joueur ayant totalisé le plus de « territoires » et de « prisonnie