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L'(A)politisme du Sport

Le mythe d’une séparation entre sport et politique


Les États utilisent, et ce, depuis plus d’un siècle, le sport à des fins politiques. L’Allemagne du XIXe siècle, par exemple, avait déjà développé un modèle éducatif de gymnastique visant à promouvoir un sentiment d’appartenance national qui influencera, par la suite, les nationalismes suédois, italien ou juif.


Le caractère éminemment politique du sport se traduit notamment à travers la diplomatie sportive de certains États, qui l‘instrumentalisent consciemment en tant qu’outil de soft power, afin d’améliorer leurs relations interétatiques et leur réputation globale. L’accueil de grands événements sportifs (GES) est une bonne illustration du mythe de la séparation entre sport et politique car il s’est développé autour de valeurs d’apolitisme promues par la plupart des instances de gouvernance sportive. Pourtant, alors que l’apolitisme est un pilier de l’Olympisme, l’organisation-même des Jeux est politique. Ceux de Barcelone, en 1992, ont, par exemple, permis à l’Espagne de se présenter sur la scène internationale comme un pays moderne et démocratique au lendemain de la période de dictature franquiste.


Les historiens du sport ont beaucoup étudié les interactions entre idéologie et sport, en prenant des régimes de dictature ou récemment démocratiques, tels que l’Espagne post-franquiste, l’Afrique du Sud au lendemain de l’apartheid, ou encore l’Allemagne nazie ou l’Italie de Mussolini. Ces cas d’étude démontrent comment ces régimes, à travers l’organisation de GES ou le développement du sport de haut-niveau, ont utilisé le sport pour renvoyer une image positive du régime et de son idéologie, tant au sein des sociétés nationales qu’à l’échelle internationale. Il faut toutefois noter que ces stratégies ne se limitent pas aux régimes non-démocratiques et/ou non-occidentaux.


Le football français au service du projet républicain


La relation qu’entretient la France avec son équipe masculine de football est, selon moi, un cas d’école. Les discours médiatiques et politiques autour de l’équipe nationale masculine de football, les Bleus, sont révélateurs tant de la diversité sociale que des sentiments xénophobes de la société française, selon l’historien français Pascal Blanchard. Particulièrement depuis les années 1980, sont assignées aux victoires comme aux défaites footballistiques des Bleus des symbolismes sociétaux, politiques et culturels qui rappellent, une fois de plus, le lien entre le sport et la politique.


L’accueil de la Coupe du monde masculine de football en 1998 en France, associé à la première victoire des Bleus, a donné naissance au mythe d’une France « Black-Blanc-Beur », symbole d’une intégration républicaine qui fonctionne dans l’imaginaire collectif français. L’intégration, ou « l’assimilation », est centrale à l’idéologie républicaine française, qui s’inspire du jacobinisme et de l’universalisme pour imaginer un idéal national au sein duquel l’identité française serait absolument prioritaire : les citoyens français sont supposés, selon l’idéologie d’État qui contrôle encore aujourd’hui les manuels scolaires d’histoire-géographie et d’éducation civique des écoles dites « républicaines », prioriser leur appartenance nationale face à toutes autres formes d’identités plurielles, qu’elles soient religieuses, ethniques ou nationales.


Ainsi, deux décennies plus tard, alors que le rêve d’une France multiculturelle et égalitaire symbolisée par l’équipe de France de 1998 semble avoir bien disparu, l’utilisation du football afin de promouvoir l’identité républicaine, elle, continue. En 2020, Olivier Faure, homme politique du Parti socialiste, s’inscrit dans cette continuité politico-sportive en déclarant, en réponse à un tweet du footballeur français Kylian Mbappé dénonçant les violences policières, que les joueurs n’ont, selon lui, qu’une seule couleur, tricolore – en référence au drapeau français. Alors que les violences policières, en France comme aux États-Unis, font l’objet d’études sociologiques et historiques qui dénoncent le rôle du racisme systémique, Faure voit, à travers le football, une nouvelle occasion de promouvoir l’idéologie universaliste de la République française qui se refuse à reconnaître le concept sociologique de « race ». On peut également citer, en 2018, au lendemain de la deuxième victoire des Bleus lors de la Coupe du monde masculine de football en Russie, la réponse de l’ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, aux propos controversés de l’humouriste sud-africain Trevor Noah qui déclarait que « l’Afrique » avait gagné la Coupe du monde, affirmant que la France ne se base pas sur la race, la religion ou l’origine quand elle fait référence à ses citoyens. Le mythe d’une France indivisible et colorblind – et qui est donc perpétué à travers des discours construits autour du football – s’ajoute ainsi au mythe de la séparation entre le sport et la politique.


L’écosystème sportif est riche et la dimension politique du sport ne peut pas être uniquement étudiée à travers le prisme étatique. Il est essentiel d’appréhender le sport et ses enjeux politiques à travers la multitude d’acteurs qui le constitue : les États, les organisations sportives et non-sportives, gouvernementales ou non, à l’échelle régionale ou internationale, mais également les supporters, les marques, et bien sûr, les sportifs et sportives eux-mêmes.


Vers une redistribution des pouvoirs politiques du sport ?


Les enjeux économiques et culturels du sport intéressent le domaine du politique, et ce, particulièrement depuis les années 1990, décennie durant laquelle le sport mondialisé connait un essor exponentiel. Les relations, parfois institutionnalisées, entre le sport et la politique, ont fait l’objet de nombreuses études issues des sciences sociales, amenant les historiens et les sociologues du sport qui les ont analysées et théorisées à rejeter la séparation supposée entre ces deux domaines.


Pourtant, c’est celle-ci qui est fréquemment évoquée par certaines instances de gouvernance sportive, médias et politiciens afin de justifier l’interdiction pour les sportifs et sportives de participer à toute démonstration socio-politique lors de compétitions sportives. Alors que l’organisation-même des Jeux est en partie politique, le Comité internationale olympique (CIO) régit, à travers la Règle 50 de sa Charte, la liberté d’expression et de manifestation de ses athlètes en évoquant l’apolitisme du sport.


En effet, comme le souligne l’historienne Heather L. Dichter, le CIO et les autres organisations sportives internationales se plaisent à se considérer au-dessus de la sphère politique. Pourtant, elles organisent des événements qui servent de vecteur au soft power des États qui les accueillent. Il semble évident que la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) mesure, au moins partiellement, la portée géopolitique de l’attribution de ses compétitions au Qatar ou la Russie par exemple.


Au-delà même de ces contradictions entre les sciences sociales et les discours tenus par certaines instances de gouvernance sportive, les prises de position croissantes des sportifs et sportives, et le désir apparent de certains de pouvoir s’engager dans des luttes socio-politiques, mènent d’autant plus à une remise en question de ce mythe de la séparation entre sport et politique.


En ce sens, des changements importants ont déjà eu lieu au cours de ces cinq dernières années. En 2016, le quarterback américain Colin Kaepernick lançait le mouvement de protestation « Take a Knee » pour dénoncer les injustices raciale et sociale aux États-Unis, pratique qui a pris une ampleur mondiale particulière en 2020. Alors que son militantisme a écourté sa carrière au sein de la National Football League, de nombreux joueurs et joueuses aux États-Unis mais également en Europe, ont pu poser un genou à terre lors de compétitions sportives sans recevoir de sanction. Malgré la normalisation de certaines formes de militantisme sportif, il faut cependant continuer de remettre en cause et dénoncer la réticence de certaines entités gouvernantes, qui refusent que les athlètes utilisent le pouvoir socio-politique du sport quand ces mêmes entités l’ont elles-mêmes toujours fait.


Aujourd’hui, il est donc essentiel de déconstruire le mythe d’une séparation entre le sport et la politique afin de permettre à certains acteurs parfois relégués au rang de simple observateur, tels que les sportifs et sportives, de s’emparer à leur tour du pouvoir politique, indéniablement inhérent au domaine sportif. Ce serait, après tout, simplement fair-play.


Rédigé par Estelle Brun


Estelle Brun est chargée de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).


Photographie: Russian Presidential Press and Information Office|Kremlin.ru