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Brzezinski l’Avait Vu Venir.

Il suffit de se promener dans les rues de New York pour réaliser l’ampleur de la crise, financière, sociale et démocratique, dans laquelle les États-Unis n’en finissent pas de s’enfoncer.


À Manhattan, de Wall Street à Central Park, de nombreux magasins, dans la crainte de nouvelles émeutes semblables à celles de l’année dernière, son toujours barricadés derrière d’amples panneaux de bois. Dans le Bronx et dans le Queens, les files d’attente pour recevoir des cartons de nourriture semblent s’étirer à n’en plus finir – près d’un million et demi de New-yorkais souffre aujourd’hui de faim. La MTA qui régit le métro, au bord de la faillite et dont les trains se font de plus en rares, a quant à elle confirmé il y a quelques semaines que ses services allaient sans doute être prochainement réduits de plus de quarante pour cent -rendant ainsi l’accès aux soins et à leur travail encore plus difficile pour les populations les plus fragiles.


Au niveau national, loin des cartes postales de Floride, des clichés d’Hollywood ou des pelouses de Harvard, c’est un véritable cauchemar que vit au quotidien une grande partie de la population américaine, plongée dans les affres d’une société ultra libérale et sans pitié pour les plus faibles: l’enfer du credit score et le rapport obsessionnel à l’argent qui empoisonne tout ; les boulots de dix heures ou plus par jour sous-payés ; le droit du travail quasi inexistant et inconnu des couches populaires ; la santé et le renoncement de millions de personnes à se soigner ; les difficultés à se loger même pour les classes moyennes ; la déliquescence dramatique du système de l’éducation; le surendettement des étudiants ; les infrastructures publiques en ruines ; les problèmes jamais pris en compte du multiculturalisme poussé à l’extrême et qui aujourd’hui fragilisent chaque jour un peu plus la cohésion même de certains États ; la fracture toujours plus grande entre les anglophones et les hispanophones… Sans oublier bien évidemment la violence au quotidien, le racisme anti-noir, la corruption et l’inégalité sociale grandissante – malgré un PIB par habitant colossal, 20% de la population croupit dans la pauvreté.


Joe Biden, président mal élu à l’issue d’une élection chaotique et controversée qui a vu « triompher » la force de résistance du trumpisme et son implantation durable dans le pays, pourra-t-il redresser la barre ? Enrayer cette course à l’abîme que connait l’Amérique depuis les années Reagan et qui n’a fait que s’accélérer avec la pandémie de COVID-19 ? Bien sûr que non.


Coincé entre un sénat où il ne dispose que d’une très faible majorité et une cour suprême plus à droite que jamais, ses marges de manœuvre concernant la politique intérieure demeures limitées. Sans parler du fait que Biden, centriste dans l’âme et dernier représentant du blairisme et de la troisième voie, n’est pas un réformateur, style Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez.


Poursuivant sur la lancée de Bill Clinton et Barack Obama, il se contentera donc très probablement au cours des trois prochaines années de réformettes sociétales, brossant dans le sens du poil les minorités et perdant ainsi définitivement le soutient des classes laborieuses tout en radicalisant encore plus ceux qui ont voté pour Trump.


Joe Biden est peut-être le 46e président des États-Unis d’Amérique, mais Donald Trump n’est pas tout à fait vaincu. L’ancien président a réussi à mobiliser lors de l’élection de novembre dernier au moins 68 millions d’électeurs américains, soit 5 millions de plus que pour sa victoire de 2016. C’est un fait : loin d’être un accident sur la scène électorale américaine ou un intermède à la Maison-Blanche, le trumpisme marquera durablement l’évolution politique des États-Unis. Et le nouveau président va devoir faire avec.


Bien évidemment, en tant que détenteur d’une carte du Parti démocrate, je me réjouis de l’élection du tandem Biden/Harris. Mais ne nous leurrons pas, à part une politique étrangère un peu plus policée et quelques gestes symboliques, il n’y aura guère de changement.


Je ne mets pas en doute la bonne volonté de Joe Biden, honnête homme sincèrement dévoué à sa patrie, mais pour enrayer le processus de tiers-mondialisation des États-Unis et la crise actuelle de la démocratie au pays de l’Oncle Sam, il faudrait bien plus que les quelques réformes qu’il vient de mettre en chantier, aussi utiles soient-elles. Bien plus que son plan de relance, aussi important soit-il.


Il faudrait une révolution économique et politique. Ou du moins quelque chose qui s’apparente au New Deal de Franklin Delano Roosevelt. On en est loin. Très loin.


Il faudrait par exemple repenser la démocratie représentative telle qu’elle est pratiquée ici depuis plus de deux cents ans. Refonder un système qui fut conçu pour un électorat du 19e siècle. Électorat d’où certes étaient scandaleusement exclus les femmes, les classes laborieuses et les Noirs, et donc peu représentatif de la population états-unienne de l’époque, mais qui était au moins un minimum éclairé sur les questions politiques. Un minimum éclairé, car épargné par l’abrutissement collectif qui au siècle suivant allait transformer les citoyens américains, toutes classes sociales confondues, en machines décérébrées juste bonnes à consommer.


Refonder sa démocratie, l’expliquer, la rendre plus compréhensible, plus participative, plus présente dans la vie de tous les jours et donc encore plus indispensable, voilà un projet digne de la République américaine. Un objectif qui, s’il était atteint, permettrait à une Amérique régénérée de pouvoir prétendre « guider à nouveau le monde », comme le dit Joe Biden.


Mais qui aura le courage de s’y atteler et surtout qui aura la vision nécessaire pour mener la chose à bien ?


Entre un parti républicain plus divisé que jamais, un parti démocrate qui, comme les Bourbons après l’Empire, revient au pouvoir sans avoir rien n’appris n’y rien oublié, et un monde intellectuel et universitaire dont l’intelligence semble avoir été emportée par les excès des dérives de la French Theory et désormais tétanisée par la peur de la Cancel Culture, il n’y a malheureusement pas grand monde qui se bouscule au portillon.


Non, tragique que je suis, je reste convaincu qu’il sera très difficile de relever la barre, d’enrayer les choses en général. Et une fois encore, ce n’est pas l’aimable « capitaine de pédalo » de la Maison-Blanche qui en aura la force… ni le talent.


C’est Zbigniew Brzezinski, l’un des plus grands stratèges américains du XXème siècle, avec qui j’ai eu le bonheur de collaborer sur un projet, qui, l’un des premiers, m’a véritablement ouvert les yeux sur la fragilité des États-Unis en tant que nation. Nous étions au début des années 2010 et déjà il envisageait la possibilité que d’ici la fin du XXIe siècle, le pays n’existe plus sous sa forme actuelle. Trop de divisions, qu’elles soient culturelles, ethniques, religieuses ou politiques. Pour lui, une volonté de séparatisme dans certains territoires ou même de sécession de la part de différents États étaient de l’ordre du possible.


Pour ma part, je crains que les choses n’aillent plus vite et que la présidence Biden -ainsi que cela a été le cas pour celle d’Obama- ne soit qu’un des derniers interludes dans le processus de déliquescence de la démocratie en Amérique et plus généralement du pays lui-même.


Mais espérons que j’ai tort et que la République américaine saura résister.


Sinon, son effondrement pourrait entraîner une dynamique similaire à la vague des révolutions qui avaient suivi sa proclamation en 1776.


Mais cette fois-ci, la vague ne serait pas porteuse de libertés et d’espérances. Elle aurait plutôt tendance à apporter une réponse positive au philosophe français Jean-François Revel qui en d’autres temps et dans d’autres circonstances se demandait si la démocratie occidentale, alors déjà quelque peu souffreteuse, n’était pas qu’une infime péripétie, une parenthèse dans l’histoire.


Rédigé par Romuald Sciora


Romuald Sciora est un essayiste franco-américain et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations unies, il a récemment publié avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique « Qui veut la mort de l’ONU ? » (Eyrolles, nov. 2018). Son dernier essai, « Pauvre John - L’Amérique du Covid-19 vue par un insider » est paru en Ebook chez Max Milo en 2020.